Commune de Varennes-le-Grand

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Le bois de Vorvoille

Notre prairie offre aujourd'hui au promeneur, (ou au travailleur...) ses vastes et splendides perspectives, notamment sur les monts du Chalonnais. Aux alentours de l'an mil, notre promeneur aurait eu un horizon complètement borné parce qu’il se serait trouvé au milieu d'une vaste forêt planté essentiellement de chênes. A cette époque, notre forêt actuelle de la Ferté se déversait littéralement dans la Saône. Certains noms de lieudits nous le rappellent: par exemple, "Forest" qui ne demande pas d’explication, les « Essertis", « Teppe des Essarts » qui signifient lieux déboisés ou défrichés.

En tout cas, en l'an 1422, existait toujours au lieudit "Vorvoille", (sud de la prairie,vers la Frette), un bois de chênes"portant glands" sur lequel la communauté de Varennes avait des droits.

Ce bois, en cette année là, excitât la convoitise de quatre habitants de Lux : Oddot Vyart, Jehan Brenet, Mathey Quayn et Georges Triquelet. Ils s'y rendirent, coupèrent du bois et le volèrent.

Les Varnois réagissent immédiatement en portant plainte à "Messire Guillaume seigneur de Columbey" (Seigneur de Saint-Loup, Sevrey pour partie et Varennes pour partie) sous la juridiction duquel se trouvaient les habitants de Lux, qui à l’époque était un hameau de Sevrey. Le seigneur dépêche son sergent, Mathey Brenet, sur les lieux. Il constate les faits et les quatre habitants de Lux sont assignés à comparaître en jugement devant le juge du seigneur,Guillaume Nesle.

L'audience se déroule le 28 janvier 1423 en la "maison fort" de Saint Loup, c'est à dire le "Vieux Château" actuel. Sont présents 26 chefs de famille varnois qui déclarent agir tant pour eux mêmes que pour les autres habitants. C’et dire l’importance du sujet pour les Varnois.

Ils rappellent au juge l'objet du délit et le dommage qui s'en est suivi pour eux :"Les dessus nommés depuis la fête de Saint Michel dernièrement passée se sont transportés de jour ou de nuit audit bois de Vorvoille, et grande quantité de chênes dudit bois ont tondu et exconomié et ôté la tronche tellement que iceux chênes plus jamais ou pendant longtemps ne porteront glands et s'ils en portent, ce sera bien peu et tellement moins qu'ils n'avaient accoutumé de porter. Ils ont emmené le bois là où bon leur a semblé jusqu'à une quantité de vingt charrées si ce n'est plus."

Les Varnois estiment avoir été "dommagés jusques à la somme et estimation de 80 livres tournois monnaie courante sinon plus".

On remarque deux choses. La première est que les habitants de Lux ont coupé les branches des arbres et non pas les arbres eux-mêmes. Les choses se passent en effet il y a presque 600 ans et couper un arbre à cette époque là ne devait pas être une mince affaire. La seconde est que les Varnois se plaignent d'un double dommage : d'une part la perte du bois, et d'autre part et surtout, et c’est là le plus important, du fait que les arbres ont été abîmés ce qui entraînera la perte d'une quantité importante de glands. En effet, le gland était la nourriture de base des porcs et les porcs étaient eux mêmes une part importante de la nourriture en viande et en graisse des humains. Les forêts de chênes "portant glands" étaient donc précieusement protégées essentiellement pour leur fruit.

Quoiqu'il en soit, le juge fait observer au Varnois qu'ils n'ont vraiment subi de dommages que dans la mesure où ils ont réellement des droits sur le bois dont il s’agit, auxquels les délinquants ont contrevenu, ce qu'ils doivent prouver.

Ils apportent cette preuve de la manière suivante :

D'abord, disent les Varnois, ce bois nous « appartient d’ancienneté par droit de seignorie". Ils visent par là, un très ancien acte de février 1292 recu par « Estevenin de laboye, clerc notaire de chalon pour monseigneur le duc » aux termes duquel Richard de Montmorot et Jacques de Varennes, sans doute alors co-seigneurs de Varennes, ont octroyé aux habitants de Varennes « au bois que l’on dit de Vavrailles et es reppes » des droits tels que lesdits habitants et leurs successeurs « sont et seront …en propriété » desdits bois.

On notera au passage qu’à cette époque, d’une part les bois de Vorvoille et des Reppes (de beaucoup plus grande étendue qu’actuellement) ne formaient qu’une seule et même forêt et que, d’autre part, pendant tout l’ancien régime, le droit dit de « propriété » n’avait pas une définition aussi limpide que celle que le Code Civil a fini par lui donner. Cette relative imprécision a été la source de nombre de procès qui ont empoisonné la vie de nos ancêtres, mais qui nous permettent aujourd’hui d’avoir un très riche fonds d’archives à étudier…

Ils font ensuite valoir qu'ils sont en possession de ce bois tant par eux mêmes que par leurs prédécesseurs « par si long temps que nulle mémoire d'homme n'est ni n'a été du contraire'' et ils précisent les faits qui démontrent leurs droits sur le bois, à savoir que chaque année ils tiennent ledit bois «en ban » c'est à dire en « interdiction » de telle sorte que nul autre que les habitants de Varennes ne peut y faire paître "bêtes quelconques en quelque temps que ce soit" à peine d’amende, de même que "nul des habitants dudit Varennes ni autre ne peut ou doit prendre ni couper audit bois aucun chêne à peine d’amende », « si ce n’est bois mort qui se vend par les prud'hommes et eschevins dudit Varennes au profit des habitants dudit lieu et non autrement."

On note, à nouveau, que la question essentielle est bien de protéger le fruit des arbres, puisque le seul bois que les seuls habitants de Varennes peuvent prendre est du « bois mort » !

Le juge considère que les habitants de Varennes ont rapporté la preuve de leurs droits et il demande aux habitants de Lux s'ils reconnaissent les faits. Le jugement nous dit que les accusés "ont confessé de leur bonne volonté qu'au bois de Vorvoille...ils avaient pris et coupé pour Estienne Vaudet de Chalon et à sa requête huit ou neuf charrées de bois des tronches et branches des chênes dudit bois".

Le système de défense est simple : si nous l'avons fait, ce que nous ne nions pas,disent les habitants de Lux,c'est que quelqu'un qui nous a dit avoir des droits dans le bois nous l'a demandé,et nous n'en avons pas pris autant que les habitants de Varennes le disent. Le jugement ne nous dit rien de plus sur ce mystérieux Estienne Vaudet.

En définitive les Varnois demandent une réparation en argent et en nature,à savoir quatre vingt livres d'argent et la plantation de jeunes chênes en remplacement de ceux qui ont été endommagés.

Le juge agrée à cette demande et condamne "chacun d'eux en l'amende de vingt livres tournois à payer au profit et utilité des habitants de Varennes et à planter par un chacun d'eux douze petits chênes audit bois".Ce jugement est vraiment très écologique...En réalité, i1 n'a pas été exécuté, car les Varnois ont été d'accord de réduire la peine au seul paiement d'une somme plus modique.

Cette affaire démontre bien, qu’en raison du mode de vie, notamment alimentaire, de l’époque, l’utilité commune demandait de conserver ce bois et de ne pas le couper.

Mais qu'est il donc advenu de ce bois qui n'existe plus ?

Trois cent cinquante années ont passé, et cette utilité commune qui présidait hier à la conservation du bois de Vorvoille, commande aujourd'hui; sa disparition!

Nous sommes en 1782. On élève sans doute moins de porcs, l’élevage des bovidés ayant été croissant au fur et à mesure de l’extension constante des pâturages. En effet, le déboisement ou défrichement, pour obtenir soit des pâturages soit des terres cultivables, est une constante de l’évolution de notre territoire. Les habitudes alimentaires ont du évoluer et on consomme d'autres viandes et peut-être aussi, engraisse-t-on les porcs différemment, avec moins de glands?

Quoiqu'il en soit,la conservation du "chêne portant glands" n'est plus à l'ordre du jour.

La communauté de Varennes, quant à elle, se trouve à un moment critique de son histoire : elle est très endettée. Il faut absolument "faire de l'argent"! On pense donc aux chênes du bois de Vorvoille qui ne paraissent plus bons aujourd'hui qu'à être coupés et vendus puisqu’ils ont perdu leur utilité ancestrale. L'étendue de ce bois s'est au surplus considérablement réduite avec le temps. Néanmoins,il constitue encore un patrimoine commun d'une importance telle qu'il faut obtenir l'autorisation du Roi en son Conseil d'Etat.

On peut être étonné qu’il faille remonter si haut pour obtenir une telle autorisation. En fait, il faut savoir que si, encore aujourd’hui, notre pays est célèbre par ses forêts, on le doit à une gestion immémoriale et attentive de cette grande richesse par une administration qui a toujours existé, d’abord seigneuriale, puis royale et enfin républicaine, à savoir les « Eaux et forêts ». Le grand texte qui a unifié la pratique de cette gestion pour toute la France est une ordonnance du roi Louis XIV du 13 août 1669.

La requête présentée pour obtenir cette autorisation décrit bien la situation.

Les Varnois exposent "qu'ils ont des dépenses indispensables à faire notamment :

- pour la construction d'une maison rectorale (maison d'école, la poste actuelle) que le sieur intendant de Bourgogne leur a permis de faire bâtir par son ordonnance du 26 juin 1781,

- pour la poursuite de plusieurs procès contre des particuliers qui usurpent leurs communaux,

- pour acquitter 325 livres qu'ils doivent de reste du prix d'un horloge,

- et les frais d'un procès contre les héritiers Picard qui sont pour la plus grande partie à leur charge".

Les Varnois expliquent ensuite que pour faire face à ces dépenses, ils n'ont pas d'autres solutions "que de demander à sa Majesté, la permission de faire vendre une mauvaise futaie sans taillis dessous dans le pâquier des Vervelles de la contenance de six arpents environ, (trois ha environ), qui est isolée de toute part et située au milieu des prairies". Le précieux bois de Vorvoille de leurs ancêtres est devenu pour les Varnois du moment "une mauvaise futaie". Ils en rajoutent d'ailleurs,en précisant "que les arbres de cette espèce de pâquier ayant trois ou quatre cents ans sont couronnés et dépérissent à chaque inondation de la Saône", que ces arbres sont pour eux une source d'ennuis puisque "les habitants des villages voisins vont les couper,et dévastent tout." On constate que de ce point de vue là, trois siècles et demi n'ont rien changé du tout...

Ils concluent en trouvant même ces arbres inutiles car"ils occupent...un terrain précieux pour le pâturage du bétail de la communauté."

Il n'y a donc que des avantages à couper ce bois!

Avant de prendre la décision,les services du Roi ont demandé un rapport à l'agent local des Eaux et Forêts "le maître particulier de la maîtrise de Chalon sur Saône". Ce dernier rend son rapport le 13 octobre 1781, "duquel il résulte entre autres choses qu'il existe sur à peu prés neuf arpents,(4,5 ha au lieu de trois selon les habitants de Varennes) faisant partie du pâquier de Vorvelle contenant environ cent quatre vingt arpents, le nombre de sept cent cinquante arbres chênes très anciens couronnés et dépérissant sans aucun taillis dessous, qu'ils n'ont point été compris dans l'aménagement des bois de ladite communauté,qu'ils peuvent être regardés comme arbres épars, et qu'ils sont estimés six mille livres".

L'arrêt de mort du bois de Vorvoille tombe le 20 août 1782 dans les termes suivants : "Le Roi en son conseil ayant égard à la requête a permis et permet aux suppliants de faire couper et arracher les sept cent cinquante arbres épars sur environ neuf arpens faisant partie du pâquier de Vervelle dépendant de la communauté de Varenne...Fait au Conseil d'Etat du Roi tenu à Versailles..."

Le sol encore aujourd’hui meurtri du lieu témoigne de cet arrachage et seule, la toute proche et sinueuse Frette garde en mémoire le terrible gémissement qu'ont poussé en s'abattant ces sept cent cinquante géants qui ont connu le Moyen-Age.

François GUILLERMIN